La femme qui avait décidé de devenir peintre.

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La femme qui avait décidé de devenir peintre.

Par Isabelle Ducas, le 07 mars 2026

La femme qui avait décidé de devenir peintre

Nathan Chantob, Lumière volée , Huile sur toile (50 x 50 cm)

Paris, 1936, par un dimanche de février glacial et venteux.

Sous la nef du Grand Palais des Champs-Élysées, la quarante-septième édition du Salon des Artistes s’achève. Les organisateurs du Salon sont satisfaits : Un bon cru, disent-ils, en se caressant la barbichette.  Et de nombreux visiteurs, malgré ce froid de gueux ! Collectionneurs, galeristes ou promeneurs occasionnels. Chacun chacune a bu sa coupe de champagne, grignoté sa cacahuète, flâné dans les allées, regardé les œuvres, conversé autour et…  Éreinté à tour de bras ! Untel, un peintre du dimanche ! Honteux dexposer une croute pareille… Pourquoi ne se contente-t-elle pas de poser… Pas mal, mais…Cest de la merde…  Encore un qui se prend pour Renoir… Vous avez vu la dernière de Chauleur-Ozeel ? - Oui, elle a progressé mais… - Les femmes, et cest bien normal, manquent de capacité danalyse et dabstraction. Sa peinture ny échappe pas !

Bref, au Salon, primés et déprimés en entendent des vertes et des pas mûres. Un peu avant la remise des prix et surtout après, ils les entendent. C’est que, pour les uns comme pour les autres, cette histoire de prix est une grande affaire. Pour les premiers, de belles perspectives en vue, et pour les seconds, des soucis à se faire. En tout cas, premiers ou seconds, chacun fait bonne figure, ou s’y essaie…

En cette année 1936, Jane Chauleur-Ozeel fait partie des premiers. Des premières des premiers même ! Médaillée d’or des paysagistes. Une victoire. Se composer une tête de circonstance, elle en sait néanmoins quelque chose. Dix ans qu’elle expose au Salon, et, hormis une mention honorable, rien. L’égo en prend toujours un coup. Mais Jane a tenu bon. Elle a travaillé, travaillé et travaillé. Pourquoi ? Pour qui ? Elle ne saurait exactement le dire, mais, confusément, elle sent que sans la peinture, elle existerait moins… Et elle veut exister, être quelqu’un, une artiste reconnue pour son travail, pour son talent. Un chemin ardu, surtout pour une femme… 

À travers le voile des années - Jane n’avait pas seize ans – elle se souvient encore du jour où elle fit part à ses parents de son désir d’entrer aux Beaux-Arts, et de la scène épouvantable qui s’ensuivit. C’était un dimanche, à l’heure du déjeuner, dans la salle à manger toujours trop sombre malgré ses hautes fenêtres donnant sur le jardin d’hiver. Autour de la table, son père, sa mère et elle-même.  Ils en étaient au début du repas et la mère avait servi le consommé de volaille. La table recouverte de sa nappe blanche tout juste repassée, comme chaque dimanche, avait été dressée avec soin. De sa place - chez les Ozeel, chacun avait la sienne - Jane avait vu sur le jardin d’hiver : le ciel était bas, gris, et le marronnier nu, les branches semblables à des moignons noircis, semblait implorer quelques divinités mystérieuses. Jane frissonna. Elle-aussi aurait bien besoin des Dieux à cet instant, qu’ils intercèdent en sa faveur… 

Deux jours plus tôt, elle avait rencontré Pharaon de Winter, professeur à l’école des Beaux-Arts. Une entrevue brève, mais qui l’avait bouleversée, enthousiasmée et… décidée : Je serai peintre, s’était-elle promis en sortant de l’atelier du maître. C’est en tremblant qu’elle lui avait montré ses dessins, redoutant d’être démasquée comme une enfant prétentieuse. Mais il avait pris le temps. Vraiment pris le temps, comme si son travail en valait la peine et puis… « Un beau coup de crayon, oui… du potentiel. Vous êtes douée, mademoiselle Ozeel. » Douée. Sous le compliment, le rouge lui était monté aux joues. Pharaon de Winter avait souri. Et puis il l’avait encouragée à intégrer l’école. « Pour apprendre, travailler. Devenir peintre. » Restait à persuader le père, Désiré Joseph Ozeel – un père né dans un autre temps où le Mouvement # Me Too était dans les limbes, le vote pour les femmes pas d’actualité, l’avortement passible de la peine de mort et la peinture pour les femmes, à la rigueur, un simple passe-temps en attendant le mariage…

—   Père, dit Jane, les mains serrées et moites sous la table…  J’aimerai vous parler de quelque chose… 

—   Oui. De quoi s’agit-il ?

—   Monsieur de Winter dit que je pourrai devenir peintre… en faire mon métier. Il faudrait que j’apprenne, bien sûr, mais…

—   En faire ton métier ? C’est absurde voyons, l’interrompt le père.

—   Pourquoi cela? Je ne vois pas ce qu’il y a d’absurde à …

—   Encore un peu de soupe, Désirée? interroge la mère.

—   Oui. 

—   Et toi, Jane? en suppliant presque. Les yeux inquiets et redoutant… Elle ne sait trop quoi, mais redoutant.

—   Non merci, répond Jane, baissant les yeux sur son assiette. Je n’ai pas très faim.

—   Tu mangerais mieux si tu ne passais pas tes soirées à noircir du papier, fait le père en portant une cuillérée à sa bouche.

—   Ce n’est pas noircir du papier, riposte Jane en levant le menton d’un air de défi. D’ailleurs Monsieur de Winter dit que je suis douée!

—   Douée ?.. Admettons, si ton Winter le dit, mais de là à en faire ton métier ! Quelle absurdité…

—   Et pourquoi pas? Monsieur de Winter dit que si je rentre aux Beaux-Arts…

—   Entrer… pour quoi faire ?

—   Jane, chuchote la mère. Jane, mon petit…

—   Pour apprendre la peinture. Suivre une formation. 

—   Les Beaux-Arts ne sont pas un endroit pour une jeune fille convenable, assène le père. Tu es une Ozeel, ma fille, ne l’oublie pas. 

—   Mais Papa! fait Jane aux bords des larmes. Essaie de comprendre…

—   Et chez les Ozeel, on ne court pas les rues avec les bohémiens, ajoute le père d’une voix sans appel. Et puis, affichant un sourire débonnaire : Tu feras un bon mariage et cela te passera ma fille ! 

—   Alors, je ne me marierai pas! crie Jane. Jamais.

—   Prends garde, jeune fille. Dans certaines maisons, des maisons de repos, on soigne les jeunes personnes qui se laissent emporter par leurs imaginations et on les remet dans le droit chemin. Des jeunes filles égarées, comme toi… 

—   Tu n’y songes pas, murmure la mère aussi blanche que la nappe immaculée. Jane aime simplement dessiner. Cela lui passera…

—   Si elle persiste, j’y songerai sérieusement.

 Jane avait persisté. Le père, peut-être pas si mauvais bougre, s’était fait une raison et la menace de l’envoyer chez les folles s’était évanouie. « Maman doit y être pour quelque chose, songe Jane. Sous ses airs de femme soumise, elle savait le manœuvrer. Mais tout de même, quel effroyable déjeuner ce fut…  Heureusement, cela te passera avec le mariage, ma fille… »

Elle entend encore cette phrase comme un écho lointain. 

Jane s’est mariée, mais le « cela », n’est pas passé. Jane n’a jamais abandonné la peinture, à moins que ce soit la peinture qui ne l’ait jamais abandonnée, et en ce dimanche glacial, au Grand-Palais, elle reçoit la médaille d’or des paysagistes. « Comme les jours ont filé depuis ce repas de famille, songe Jane. Quatre décennies. Désiré et Pharaon sont partis depuis des lustres… Dommage, comme j’aimerais qu’ils soient là… me voient, moi, Jane Chauleur-Ozeel, médaillée d’or … Une consécration enfin ! »

Jane Chauleur-Ozeel, à l’instar de beaucoup d’entre nous, marche avec deux visages. Il y a celle qui affiche un air détaché et qui dit : « prétendre que celui-ci est meilleur que l’autre, c’est très réducteur. Comme si on disait Rembrandt est meilleur que Brueghel ! On peut les étudier, oui, comparer leur technique, les apprécier différemment, mais les estimer comme des chevaux de courses à Longchamp, non, c’est idiot ! »

Et puis il y a l’autre, la Jane de ce dimanche de février, la Jane à qui on vient de décerner une médaille et qui, sur l’estrade, se fend d’un petit discours, au départ un peu hésitant :

« Mes chers collègues et membres du Jury, merci… merci mille fois… C’est un grand honneur que vous me faites et pourtant… Comment vous dire… Ma joie n’est pas sans mélange… Arrivé là, son petit speech se fait plus ferme… Pourquoi, me direz-vous ? C’est que j’ai entendu beaucoup de choses cet après-midi, des choses… qui bourdonnent encore à mes oreilles : « peintre de ménage ! Une bonne copiste à la rigueur ! Sa peinture est charmante et gaie ! » Des critiques ? Non ! Les critiques, quand elles en sont, je les accepte bien volontiers croyez-moi ! Mais là, ce ne sont que des insanités ! Oui, messieurs, des insanités, parfaitement !  Insanités dictées par la bêtise parce que je suis une femme! Par la jalousie ! Dans son carnet intime, Berthe Morisot a écrit : « Je ne crois pas qu’il n’y ait jamais eu un homme traitant une femme d’égal à égal, et c’est tout ce que j’aurais demandé, car je sais que je les vaux. » Je prends ses mots à mon compte : vous ne me traitez pas en égale, mais je sais que je vous vaux ! Jane s’interrompt un instant et regarde son auditoire. Je vois vos mines effarées, vos regards incrédules. Vous préféreriez que je remercie humblement, que je m’incline avec grâce et que je rentre chez moi bien gentiment, et que je vous soie infiniment reconnaissante aussi, cela va de soi… Jane rit franchement.  À croire que je ne suis pas une femme comme il faut ! Désolée, si je me taisais à cet instant, je trahirais toutes celles qui n’ont pas cette tribune, cette médaille… une médaille que d’autres méritent peut-être tout autant, des femmes qui peignent dans l’ombre, des femmes talentueuses, considérées bien souvent, et avant tout, comme épouses, filles ou sœurs de… Des femmes qui signent leurs toiles d’un prénom raccourcit pour le rendre ambigu, voire du nom de l’époux ou du père…  Un brouhaha de contestation suit ses derniers mots. Jane jubile. Elle foudroie du regard son auditoire. Allons, allons messieurs, encore un instant… Je n’accuse personne, je vous assure… D’ailleurs je devine que certains d’entre vous me sont…comment dire… ? Acquis? Oui, on peut dire cela, acquis, mais j’en vois d’autres ici penser à voix haute : Comment ? Mais pour qui ce prend-t-elle ? Inadmissible, on lui décerne une médaille et voilà que cela ne lui suffit pas ! Quelle audace ! Et bien ce n’est pas demain qu’on nous y reprendra :  les femmes devraient rester à leur place… À ceux-là, je voudrais dire ceci :  Ce que vous appelez audace chez un homme devient prétention chez une femme. Ce que vous nommez génie chez l’un devient sensibilité chez l’autre. Mais regardez les œuvres. Regardez-les vraiment. La peinture ignore le genre. Le trait ignore le sexe. La force de composition ne dépend ni d’une voix grave ni d’un veston noir. Je ne demande ni indulgence ni traitement de faveur. Et je ne veux pas être une exception. L’exception qu’on exhibe au Grand-Palais pour prouver son ouverture. Je veux la règle : l’exigence pour tous, homme ou femme, la reconnaissance pour chacun selon son mérite. 

Des applaudissements, d’abord timides, puis tonitruants, se font entendre. 

Un mot encore, les derniers : je ne suis pas une femme peintre, je suis PEINTRE et (elle brandit sa médaille) je sais que je vous vaux ! »

 Après ce discours - entre parenthèse, une pure affabulation - Jane Chauleur-Ozeel a poursuivi sa route. Et sa carrière de peintre - là, c’est la réalité. Elle a été exposée dans de grandes galeries ; a été vendue, plutôt bien, et a exécuté des commandes, très régulièrement. Tout cela avec talent et jusqu’à la fin de sa vie, qu’elle a eu longue. On pourrait penser, légitimement, que ses œuvres, ou au moins son nom, aient laissé une trace dans l’histoire de l’art ? Non. A l’instar du soleil qui se replie brutalement de l’autre côté de la terre, elle est tombée dans le noir. Plus précisément dans une boîte, et la boîte dans une réserve, et la réserve dans un musée, et le musée celui des beaux-Arts de Lille. Sa seule compagnie, de curieuses petites bestioles avec une touffe de poil orange sur la tête. Insectes xylophages, disent les experts - moins grosses qu’une tête d’épingle et plus voraces qu’une armée de crocodiles, capables de se nourrir de n’importe quoi, du carton, du bois et même du verre ! Alors du lin, vous pensez bien ! Mais les experts, encore eux, ont veillé au grain et Jane, ou plutôt ses tableaux, n’ont pas trop pâti de la situation. Ils ont eu droit à la fumigation - un traitement barbare - mais indispensable à la préservation - qui consiste à mettre l’œuvre contaminée dans une housse hermétique avec des oxydes de fer pour asphyxier les vilaines bêtes. Hormis ces trois ou quatre fumigations en cinquante ans, de Jane Chauleur-Ozeel il n’en a jamais été question. Un demi- siècle d’anonymat. Plongée dans les ténèbres. Oubliée dans la poussière et l’humidité qui glace les os. Reléguée dans un tiroir, ou sur une étagère. Un numéro dans les archives, noyée parmi soixante mille autres, invisibilisée…

 

Mais le talent ne connait pas le nombre des années et aujourd’hui, grâce à l’exposition « Où sont les femmes ? », Jane est visible. Elle et d’autres. Pour n’en citer que quelques-unes : Angèle Fauche, Jacqueline Comerre-Paton, Geneviève Asse, Marie Laurencin… Des figures de l’ombre, exclues de l’histoire de l’art. Des artistes contemporaines, mais pas seulement, exposées actuellement jusqu’au 11 mars au palais des Beaux-Arts de Lille. C’est là que j’ai pu apprécier leur travail. Des femmes peintres, sculptrices et photographes, qui ont fait carrière mais dont le nom s’est effacé. Alice Fleury, l’une des deux commissaires de l’exposition avec Camille Belvèze, l’avoue : « Nous ne connaissions qu’une dizaine de ces artistes ! Elles ont fait carrière mais leur travail n’est pas passé à la postérité. »  On a peine à y croire mais sur 60 000 œuvres conservées dans les réserves du palais, seulement 135 sont signées par des femmes ! Pour notre plus grand bonheur, 80 de ces 135 sont exposées… Pas mal quand on songe à l’éternité qu’elles ont passé sous terre…